Ouest Afrique Economie

N° 14
Février 2003

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par Ibrahim SY SAVANE

TOURMENTS OUEST AFRICAINS


uelles que soient la bonne volonté des analystes et les ruses statistiques, il est difficile de percevoir dans l’actuelle situation de l’Afrique de l’Ouest, autre chose qu’une succession de tableaux grisâtres. A commencer par le cas de la Côte d’Ivoire dont on se demande comment elle pourra émerger du désastre où elle s’enfonce depuis la mi-septembre de l’année écoulée. Certes, il est rappelé à l’envi qu’un délitage de ce pays pourrait plonger toute l’Afrique de l’Ouest dans le marasme. C’est une hypothèse qu’il ne suffit pas hélas de rappeler pour en conjurer la funeste perspective.

Depuis pratiquement un siècle et donc avant même les indépendances, la prépondance de l’économie ivoirienne a été construite et, par la suite consolidée, après les années 60, grâce à une politique de large ouverture qui aura réussi à aspirer ressources financières et humaines de la sous-région et même au-delà. De sorte que, de gré ou de force, les autres pays de la zone, y compris le Nigéria, se sont vus placés dans une situation de dépendance vis à vis d’un espace économique dont le moteur a été la Côte d’Ivoire. Quoi de plus normal dans ces conditions que les soubressauts ivoiriens provoquent un peu partout dans le voisinage de très vives inquiétudes ?

D’autant que, pour le moment, aucun pays n’est suffisamment dégagé de ses propres contraintes pour assumer le leadership économique, si jamais il venait à tomber en désherence. Le Nigéria, en dépit ou à cause de sa puissance, ne parvient pas à jouer ce rôle. Ce grand pays continue de faire peur, avec ses flambées de violence à propos de tout. Quant au Sénégal, s’il n’a aucune peine à étendre son influence intellectuelle sur la région et si son profil démocratique reste pour le moment un modèle indépassé, il faut bien admettre qu’il n’est pas encore remis du « lynchage économique » dont il fut l’objet ces quinze dernières années par des politiques macro-économiques, des ajustements et autres expériences hasardeuses. Malgré cette faiblesse relative, le Sénégal est le pôle d’avenir, celui qui, en tout cas, suscite le plus d’espoir. Urbi et orbi, il est considéré comme l’exemple de l’Afrique volontariste qui avance. Le naufrage du « joola », avec ses centaines de morts, bien qu’il s’agisse d’un accident, est venu comme une mise en garde contre le laisser-faire et rappeler la nécessité urgente de réformes globales, trop longtemps différées dans ce pays.
Mais comment ces réformes, pourtant indispensables, seront-elles accueillies? Difficile de répondre. Le sûr est que, pour le moment, la transition politique au Sénégal s’est déroulée de façon somme toute harmonieuse. Toutefois, des signes laissent penser que, peut-être, les tensions sociales n’ont été qu’ajournées. Heureusement, même si celles-ci devaient s’aviver, elles ne sont pas de nature à déboucher sur une véritable remise en cause du pacte social. On ne peut en dire autant d’autres pays de l’espace Ouest africain. Ce n’est pas en effet la Guinée qui peut rassurer. Dans ce pays, la classe politique exaspérée hésite entre la résignation faite de colère froide et la tentation des dénonciations véhémentes. Dans un cas comme dans l’autre, le Président Conté n’a cure. Le fait, en outre, que l’opposition ne soit pas d’accord sur la conduite à tenir, encore moins sur la stratégie, n’est pas bon signe. Ni pour la Guinée ni pour l’un des plus vieux pouvoirs de la région. Et les recents ennuis de santé du général sont, dans ce contexte, un élément supplémentaire d’inquiétude.
Ce n’est pas, non plus, le Togo qui pourrait pousser l’Afrique de l’Ouest à un optimisme excessif : querelles politiques récurrentes et tellement longues qu’elles finissent par décourager le plus tenace des médiateurs; réformes constitutionnelles aux forceps; une économie qui fait encore illusion mais stagne. Des ingrédients qui incitent pour le moins à la vigilance.

Alors, quels vœux pour cette Afrique de l’Ouest qui a cru que le Libéria était un accident, la Sierra Léone également, et découvre un peu tétanisée, l’ampleur de la tragédie ivoirienne? Le seul vœu est donc que, d’une part, la Côte d’Ivoire échappe au funeste destin qui se profile et que, d’autre part, aucun autre pays n’envisage de reproduire ce contre-exemple absolu.

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