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N° 08 juin 2002

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Tisserands

par Ahoussi Pothin

RAPPORT SUR LE DEVELOPPEMENT HUMAIN

QUAND L’INTERNAUTE DEVIENT “ M. TOUT LE MONDE ”

Internet a quitté le domaine du sacré en Afrique. Vu comme objet de luxe, il y a quelques années, il est en passe d’être accessible pour tous. A l’origine de cette évolution, la prolifération des cybercafés : lieux privilégiés d’un culte où la passion tient le haut du pavé. Mais où les difficultés ne manquent pas pour autant.

bidjan, Bamako, Ouaga, Abuja… Il n’est aujourd’hui une capitale de l’ouest africain qui échappe aux spectacles des multiples cybercafés ou cafés internet. En quelques années, l’Internet a opéré une percée fulgurante dans les habitudes de communication des populations africaines. Extrait du strict domaine de l’usage domestique, il se voit mis à la portée de tous grâce aux cybercafés. En effet, si dans un passé récent, ils pouvaient se compter sur le bout des doigts, ceux-ci, lieux à la fois ludique et didactique, se comptent aujourd’hui par centaines. Sur le campus universitaire de Cocody (Abidjan), par exemple, en moins de deux années, le nombre de cybercafés est passé de 1 à 20. Selon une étude de la Fondation Internet Nouvelle Génération ( FING ), dans le cas du Mali, “ le nombre de cybercafés est passé de 1 à 100 en un an ”, pour la seule ville de Bamako. En effet, en 1998, la capitale malienne ne comptait qu’un seul cybercafé, propriété de la Société pour la promotion industrielle, le développement économique et rural ( Spider ), pour un million d’habitants. Au Bénin, le même spectacle est perceptible. Car même si ce pays, après avoir été l’un des tout premiers à connaître une connexion à l’Internet en Afrique de l’Ouest en 1995 avec le sommet de la francophonie, donne l’impression de ne pas avoir assez fait pour s’approprier l’Internet et les nouvelles technologies, il n’en demeure pas moins qu’il vit aussi l’âge d’or des cybercafés. De Cotonou à Porto-Novo, les grandes villes béninoises vibrent au rythme des cybercafés à l’instar des autres grandes agglomérations africaines.

UNE CLIENTÈLE DIVERSIFIÉE POUR DES PRIX ETUDIÉS

Etudiante en médecine, Cécile, une togolaise, explique qu’elle fréquente régulièrement le cybercafé du campus universitaire où elle réside pour visiter les sites des grandes universités occidentales. “ Sans quitter le pays où je me trouve et pour 1000 Fcfa l’heure, je peux prendre connaissance des dernières informations dans le domaine de la médecine. D’autant plus que nos bibliothèques universitaires ne sont pas très fournies ”, souligne t-elle. Pour Jean-Yves, élève de l’enseignement secondaire général, l’Internet “ est très pratique pour la préparation des exposés et même dans la recherche de compléments d’informations pour les cours qui nous sont dispensés en classe ”. Si pour cette couche sociale constituée d’élèves, d’étudiants et de chercheurs, l’Internet est d’une utilité pratique dans la recherche des informations et l’élargissement de leurs connaissances, d’autres applications de celui-ci explique la forte fréquentation des cybercafés par d’autres catégories sociales. Steve et sa compagne Janet, tous deux volontaires américains arrivés en Côte d’Ivoire il y a deux ans, affirment que le mail leur évite le mal du pays, grâce au cybercafé qu’ils fréquentent après avoir obtenu une adresse électronique. “ Avec ma mère, je dialogue tous les jours, se réjouit Janet. Je peux lui communiquer tout ce que je ressens ici. Elle me donne des conseils pour les petits problèmes que je rencontre ”. Citons aussi, au niveau de la clientèle, ceux qui sont en quête de l’âme sœur via Internet. “ J’ai une copine qui grâce à Internet a pu trouver un correspondant européen qui, par la suite, l’a invité dans son pays. Il envisage même de l’épouser ”, relate Arlette. Dans la palette des usagers du Net et de ses applications, une initiative assez originale a eu lieu en 1998 dans un petit village du Burkina Faso, Dakoi wara wara. Au Sahel, la lutte pour la survie est un long combat auquel il faut consacrer de grands moyens et une réflexion soutenue. Ainsi, via la toile, une coopérative de paysans innovateurs dirigée par un chargé de programme s’est mise en contact avec des chercheurs israéliens pour conduire un projet d’expérimentation sur le paillage. Le but de l’expérience : apprécier à la fin de la saison pluvieuse les résultats de cette technique de conservation des sols sur la fertilité des champs. Les résultats positifs de cette démarche ont amené le chargé de programme a affirmé que “ cette expérience via Internet nous a permis aussi de nous vendre et de faire connaître notre savoir-faire local ”. Ce dernier a même pu, plus tard, bénéficier d’un séjour à Washington dans le cadre d’une conférence organisée par la Banque Mondiale, après qu’il a répondu à un appel à candidatures en fouinant sur le net. Cette diversité de la clientèle a aussi une incidence sur les tarifs appliqués dans les cybercafés. Si en moyenne, il faut débourser de 1000 Fcfa à 2000 Fcfa pour une heure de connexion, les gérants ne manquent pas d’idées pour rendre les tarifs plus attrayants. “ Les élèves et les étudiants paient 1000 Fcfa de l’heure. Les adultes 2000 Fcfa. Quant aux enfants, nous les recevons les samedi et dimanche. Ils ne paient que 500 Fcfa de l’heure ”, indique M. Abdel Kader Dieng, du service d’accueil d’un cyber de Bouaké, capitale du Centre de la Côte d’Ivoire. D’autres n’hésitent pas à proposer la formule abonnement avec acquisition d’une carte de membre. C’est le cas du CyberNet de Cocody qui propose 1000 Fcfa de l’heure à ses abonnés soit 3000 Fcfa pour l’acquisition de la carte de membre qui donne droit à un crédit de 3 heures. Poussant plus loin leur politique des prix, certains prestataires n’hésitent pas aller au détail près. Ainsi, les tarifs peuvent aller de 250 Fcfa de 1-15 minutes, de 500 Fcfa de 15-30 minutes ou à 1000 Fcfa de l’heure. Toutefois, aux dires de Konan Hervé, ces tarifs auraient pu être revus quelque peu à la baisse si les charges liées à leur activité ne leur étaient pas trop pesantes.

DES CHARGES PESANTES

Loyer, coût de l’électricité, personnel humain, coût de la communication téléphonique, frais du fournisseur d’accès, frais pour la maintenance de l’outil informatique, voilà les charges essentielles du tenancier de cybercafé. Pour Kader, même si les fins de mois ne sont pas dramatiques, elles auraient pourtant pu être meilleures. “ Chaque mois, nous payons entre 400 000 et 500 000 Fcfa à Côte d’ivoire Télécom. L’électricité nous coûte de 100 000 à 250 000 fcfa, et par trimestre nous payons 700 000 fcfa à notre fournisseur. Faites le calcul et vous verrez que ce sont là des charges énormes pour de petites structures comme les nôtres ”. Aux dires de nombre d’opérateurs, c’est surtout la communication qui pèse le plus dans la balance des charges bien avant l’électricité. Même si parmi ces opérateurs, il y a ceux qui ont pour fournisseurs d’accès des structures telles Afripa Télécom qui offre la connexion par satellite, et ceux dont le fournisseur d’accès utilise le canal téléphonique. Toujours est-il que la plainte est la même : le coût de la communication est trop élevée. Une réalité commune à nombre de nos Etats qui tient le plus souvent dans le monopole que détiennent certaines multinationales dans le domaine des communications. En effet, la vague des privatisations des opérateurs publics de télécoms qui a marqué le continent ces dernières années s’est accompagnée de mesures qui freinent la démocratisation de l’Internet dans la sous-région. Avec leurs prises de participation dans le capital d’un opérateur historique local, les grands groupes du Nord, à l’instar de France Télécom au Sénégal et en Côte d’Ivoire bénéficient généralement d’un monopole total sur les transferts de données. AfricaOnline et France Câble et Radio (FCR), filiale de France Télécom, se classent parmi les plus grands Fournisseurs d’Accès à Internet (FAI), en Afrique. France Télécom, par exemple, est présent dans une quinzaine de pays, soit comme fournisseur des opérateurs (fourniture d’accès, équipement et interconnexion), soit comme partenaire de sociétés locales ou tout simplement comme fournisseur d’accès à part entière. A l’image de Aviso, branche Internet de Côte d’Ivoire Télécom, en Côte d’ivoire. De son côté, AfricaOnline travaille avec la même enseigne dans huit pays africains. Justifié dès lors par les sommes colossales investies pour l’amélioration d’infrastructures sommaires, le monopole va avoir de lourdes conséquences pour les petits opérateurs. La bande passante est ainsi facturée à des tarifs généralement plus élevés qu’en Occident. Aberration qui rend alors toute connexion onéreuse et donne aux promoteurs de cybercafés le sentiment d’être pris en otage par l’opérateur leader de la télécommunication. “ Quand Côte d’Ivoire Télécom a augmenté le prix de la communication téléphonique, nous n’avons pas pu augmenter nos tarifs. Cela aurait été mal pris par nos clients dont la majorité a un faible pouvoir d’achat ”, révèle Kader ( ndlr : cette année, Côte d’Ivoire Télécom a fait passer les tarifs de l’interurbain fixe vers le fixe de 160 F HT/mn à 170 F HT/mn et le local fixe vers le fixe, à Abidjan et ses environs, de 58 F HT/mn à 65 F HT/mn ). Mettre fin, ou au mieux baliser les contours de ces monopoles serait de nature à favoriser la prolifération des fournisseurs privés, engendrant, du coup, une rude bataille concurrentielle avec pour finalité ( heureuse pour l’internaute ) une baisse significative des tarifs. C’est le cas du Sénégal où l’on est passé de 10 000 Fcfa HT pour 4 heures de connexion par mois et 1200 Fcfa par heure supplémentaire à 10 000 Fcfa par mois, durée de connexion illimitée. La survie des cybercafés et une meilleure démocratisation de l’Internet est à ce prix.

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