|
N°01 Novembre 2001
Le Numéro Actuel
 



|

Privatisation en Afrique: Fin de solde ?
par Ibrahim SY SAVANE
Dix ans de privatisations à marche forcée
sans que cela némeuve grand monde, tout se passant comme
si la danse des pays africains se dépouillant de pans entiers de
leurs secteurs économiques allait de soi !
Il est vrai que la culture libérale
ambiante ne laissait guère dinterstices pour une dénonciation
éventuelle des programmes de privatisation,, imposés par
cette nébuleuse quon nomme « bailleurs de fonds »
et qui comprend, bien sûr, le FMI et la Banque Mondiale, mais également
toutes sortes dorganismes bilatéraux, ayant en commun une
option préférentielle pour léconomie privatisée.
Mais la passivité devant ce démantèlement des entreprises
dEtat, sexplique aussi par dautres raisons évidentes :
la mauvaise gestion, qui a fait de ces entités colossales de véritables
gouffres financiers. Au surplus, incapables de jouer leur rôle de
services publics, ces superstructures sont apparues comme des monstres
narguant le citoyen ordinaire.
Ici, cétaient des coupures de courant intempestives, les
fameux délestages qui, régulièrement, plongeaient
les grandes villes du Continent dans lobscurité. Là,
des listes dattentes interminables pour obtenir une ligne de téléphone
à un prix exorbitant. Ailleurs, des caisses de stabilisation aux
modes de gestion jugés opaques mais qui, surtout, ne stabilisaient
plus les prix quau détriment des producteurs.
LEtat africain a été, entre les années dindépendance
et la fin des années 80, omniprésent. Il nétait
pas rare de le voir entrepreneur dans le textile, producteur de coton,
éditeur, régisseur de publicité, agent immobilier !
Tout cela favorisant la création artificielle dune petite
caste de fonctionnaires rentiers, du reste pas toujours insensibles à
la corruption. Dans ces conditions, il ne faut guère sétonner
de lindifférence des populations quand ces sociétés
dEtat ont basculé, les unes après les autres, dans
le secteur privé.
A défaut despérer une amélioration instantanée
de la qualité des services, les usagers sattendaient confusément
à une meilleure définition des règles du jeu. A tous
les niveaux. Dabord, légalité face aux possibilités
dembauche. Il nest un secret pour personne que bon nombre
de ces « Sode » ont été, dans les
pays africains, des réceptacles de nombreux chômeurs qui,
à défaut de pouvoir présenter des références
pertinentes, avaient des états de service incontestables en matière
de militantisme politique. Quoi de plus normal en effet que des partis
uniques simpliquent activement dans la gestion de sociétés
monopolistiques ? Corollaire à cette situation, les entreprises
dEtat ont été souvent des pourvoyeuses de subsides
des partis au pouvoir. Un modèle pervers, où lon a
vu des prêteurs étrangers solliciter des pays pour leur proposer
toutes sortes de financement, pourvu quils permettent dinstaller
des usines clés en main dont beaucoup savaient que leur rentabilité
était plus quincertaine.
Mais qui en avait cure ? Pas les pays industrialisés, trop
contents de vendre leurs matériels, ni les intermédiaires
empochant les bonnes commissions, encore moins les pays en développement,
trop heureux damorcer une simili politique dindustrialisation.
Le résultat de tout cela aura été, au mieux, des
usines tournant en dessous de leur capacité , au pire, des
unités industrielles improductives avec, en tous les cas, une augmentation
exponentielle du niveau dendettement.
Cette toile de fond aura donc été la trame idéale
sur laquelle stratèges et experts pouvaient inscrire leur dogme
libéral. Au point que le retour de balancier sonne le glas dentreprises
dEtat, même viables sous réserve de quelques ajustements.
Précisément, affaiblis dabord par leurs propres errements
et ensuite par les programmes dajustements, aucun état africain
ne disposait désormais de marge de manuvre pour sopposer
à la privatisation des entreprises publiques. Il yeut certes
quelques velléités. Mais cela restera au stade des récriminations
puisque, en fait, les états non seulement navaient plus aucun
atout mais étaient même, dans la plupart des cas, carrément
hors jeu. Dautres, plus prosaïquement, acceptèrent de
vendre leur patrimoine pour régler les fins de mois difficiles.
Se faisant, ils achetaient une paix sociale ne serait-ce que provisoirement.
Bien des privatisations se dérouleront dailleurs loin de
la bourse et du marché financier local.
Sans doute, ce manque de véritables résistances explique
aussi les excès des politiques de privatisation. Lon a en
effet assisté à la pire des solutions qui consiste à
privatiser sous contrainte, aux forceps et à la sauvette. Classique :
un vendeur épuisé qui veut se débarrasser de sa marchandise
devenue un fardeau, ne peut poser de conditions. Dautant que, dans
le cas despèce, lacheteur disposant de tous les atouts,
imposait pratiquement son prix et ses modalités. Cest vrai,
dans quelques pays Ouest africains, des cellules de privatisation ont
tenté de donner une dignité minimale à des Etats
à qui il était demandé dorganiser leur propre « strip-tease ».
Largument général en faveur des privatisations restera
que les Etats nayant plus les moyens, il fallait vendre au plus
vite. Position parfaitement défendable ( surtout si lon admet
que labsence de malheur est en soi un bonheur) mais cela nétait
pas de nature à favoriser les conditions de vente de ces entreprises.
Du reste, on ne pourra jamais expliquer complètement pourquoi ces
compagnies africaines, dont on disait quelles ne valaient rien,
ont suscité à ce point lappétit des grands
groupes européens. Un début de réponse se trouve
dans les espérances de gains, de retour rapide sur investissements
auxquels rêvent les financiers dès lors que, débarrassées
des pesanteurs politiques, les « privatisées »
pouvaient être des affaires tout à fait juteuses.
Toutefois, un phénomène nouveau commence à apparaître
au milieu de cette vague de fond idéologique ( qui mêle allégrement
libéralisme, mondialisation ), cest le refus de certains
pays de brader leurs entreprises nationales. Déjà, certaines
exigences sénégalaises au moment de la privatisation de
la Sonatel, avaient laissé prévoir que le mouvement de privatisation
nétait ni irréversible ni fatal. Depuis, les réticences
du Mali, arc-bouté sur son coton - mais jusquà quand ?
- ainsi que les contestations plus véhémentes de travailleurs
au Burkina et en Afrique du sud, sont apparues comme une indication de
ce rejet de plus en plus net des privatisations.
Sagit-il cependant de réactions retardataires et isolées
ou de signes à décrypter comme de véritables mouvements
qui samorcent contre ces politiques de privatisations à laveuglette,
incapables de faire le tri entre divers types dentreprises rentables
ou défaillantes, stratégiques ou contingentes?
Trop tôt pour le dire. Il faudra sans doute attendre la suite des
nouveaux programmes de privatisations et surtout, il sagit de savoir
si la montée en force de la société civile ( qui,
sest beaucoup égosillé dans la sphère politique
) sera suffisante pour lui donner un poids significatif dans les débats
économiques.

|

|