M. Jean Louis Billon ( Président de la Chambre de Commerce et d’industrie de Côte d’Ivoire) :
LES CONSÉQUENCES DE CETTE CRISE SONT DÉSASTREUSES
Président du Conseil d’administration du Groupe SIFCOM, M Jean Louis Billon n’a pas beaucoup parlé depuis qu’il a été élu président de la Chambre de Commerce et d’industrie de Côte d’Ivoire. Il livre à Ouest Afrique Economie sa vision de cette institution dont la restructuration devrait intervenir incessamment. L’économie de guerre dans laquelle le pays se trouve par la force des choses est analysée de bout en bout par Billon fils qui annonce une véritable révolution dans la gestion de la Chambre consulaire.
Ouest Afrique Economie : Selon nos sources, vous avez commis un audit de la chambre. Peut on avoir une idée de la santé financière de l’institution à votre prise de fonction ? Jean Louis Billon : Votre information est réelle. En effet, dès notre prise der fonction, nous avons mandaté deux cabinets pour réaliser un audit social pour l’un et un audit financier pour l’autre. Il est évident que si nous devons assumer une situation, surtout si elle est dramatique, nous avons l’obligation d’en maîtriser tous les contours. La liste que je vous donne n’est pas exhaustive mais elle est significative : ainsi, l’état complet et détaillé du patrimoine de la CCI-CI n’a jamais été édité malgré l’intérêt financier qu’il représente, qu’à notre arrivée aucun état financier ni arrêté des comptes n’existait, que les procédures et pièces comptables pourtant définies dans un manuel de procédure n’étaient pas appliquées ou établies, que le nombreux personnel n’était pas toujours en mesure d’indiquer ses attributions, que la masse salariale était trop importante au regard des ressources réelles et des objectifs de l’institution, que les cotisations sociales et autres impôts dus à l’Etat n’étaient quasiment pas honorés et que la dette dépassait largement le milliard de F CFA.
O . A . E : Des rumeurs persistantes font état d’une restructuration imminente de la Chambre. Qu’en est il exactement ? J . L . B : Il est évident que l’état des lieux qui nous a été remis dans un premier temps nécessitait l’application de mesures drastiques en termes de management et d’organisation avec la mutation ou la ré-affectation de certains personnels pour remettre de l’ordre dans la comptabilité et de donner l’état précis et détaillé du débit et du crédit de notre compte et la rédaction d’un projet de budget. La restructuration sera véritablement appliquée dès la réception de ces deux rapports d’audit et leur analyse.
O . A . E : En quoi va consister l’originalité de votre mandat ? J . L . B : Vous savez, fortuitement et immédiatement après notre passation des charges, une grave crise a secoué notre pays. C’est dans ce contexte d’urgence, ralentissant la mise en place de notre bureau, que nous avons dû installer un comité de gestion de crise composé de quinze membres élus aptes à apporter des solutions rapides aux problèmes présentés par nos ressortissants. De fait, notre début de mandature est déjà original. Quant à sa poursuite, elle le sera encore plus puisque nous allons positionner l’institution comme la première entreprise de Côte d’Ivoire, ce qui n’a jamais été fait, ni durant la période coloniale ni après. Cela veut dire que désormais la Chambre exercera ses missions et attributions en ayant toujours comme objectif de rentabiliser ses actions et produire des ressources et des richesses. En outre durant toute la période de la mandature nous aurons en tête de fêter en 2008 le centenaire de notre institution. Rares sont les entreprises ou les ministères dans les pays en voie de développement qui ont à cœur de mener une politique de communication réelle.
O . A . E : Quels sont vos grands chantiers ? J . L . B : Malgré la guerre, la dynamique engagée durant notre campagne électorale et le programme édité ne sont pas fondamentalement modifiés et nos chantiers restent quasiment identiques. Globalement, la CCI-CI est méconnue. Nous remettons donc l’institution consulaire sur les rails, et a près assainissement de ses finances, elle remplira désormais pleinement le rôle qui lui est légalement et statutairement dévolue, à savoir : représentation des opérateurs économiques, appui aux entreprises, formation professionnelle, création et la gestion d’équipements et services d’intérêt collectif. Pour faire valoir véritablement ses missions et attributions auprès des pouvoirs publics et des opérateurs économiques, nous devrons maîtriser l’intégralité des textes organiques et réglementaires de notre institution.
Concrètement, notre action s’articule autour de trois grandes phases : la première engagée depuis le 19 septembre 2002, concerne l’assainissement des finances dont nous avons hérité et qui sont déplorables , ainsi que la réorganisation des services ; la seconde, concerne la mise en, place des organes de la Chambre c’est à dire le Bureau, les Commissions techniques, les Délégations régionales et consulaires ; la troisième, quasi simultanée, concerne le plan de restructuration et le plan d’actions proprement dit de la CCI-CI.
O . A . E : Quelles sont les perspectives des entreprises et de l’économie en général ? J . L . B : Les perspectives sont très limitées. Depuis plus de quatre mois, nous sommes dans une économie de guerre dont les conséquences humaines et sociales qui en découlent sont désastreuses.
O . A . E : Quel est l’impact de la crise socio politique ivoirienne sur les entreprises ? J . L . B : Nos services ont mis à jour l’impact de cette crise sur la vie des entreprises, tant nationales, sous régionales qu’internationales.
Au plan macro économique, on constate : Des pertes fiscales et douanières estimées à 250 milliards FCFA à fin novembre 2002 ; une perte de 138 milliards FCFA de concours des bailleurs de fonds sur le quatrième trimestre 2002 ; 100 milliards FCFA d’échéance de dette non remboursés à fin décembre 2002 ; l’impossibilité pour l’Etat de faire face à la dette intérieure ; la chute de la consommation estimée à 30% ; presque un million de personnes déplacées à l’intérieur du pays ; le détournement des investisseurs de la destination Côte d’Ivoire ; la dégradation de l’image de la Côte d’Ivoire ; la fonte du volume des transactions à la Bourse régionale des Valeurs mobilières ; la baisse générale du niveau de productivité dans les entreprises ; la perte de la compétitivité des produits ivoiriens sur les marchés extérieurs avec le renchérissement du coût de certains facteurs( exemple : le coût du transport terrestre qui est de 50 à 100% plus élevé que la normale) ; la perte estimée de plus de 150 milliards FCFA de recettes par les industriels ; la paralysie quasi totale de la filière coton ; la baisse générale de l’activité (perte d’activité de 30 à 70% suivant la filière) et donc du chiffre d’affaires (25 à 100% suivant la filière) dans toutes les entreprises ; les problèmes de trésorerie au niveau des entreprises ; le problème d’approvisionnement en matières indispensables à la poursuite ou au maintien de l’activité de production ; les problèmes de livraisons, d’évacuation de produits, de communication, de transport, de gestion du temps de travail (couvre feu), de rupture de stock, éléments vitaux à la vie des unités de production ; l’insécurité physique des travailleurs, des transactions financières conduisant à une rareté des liquidités financières en circulation pour les besoins de l’activité économique.
O . A . E : Quel est l’apport de la Chambre tant à l’Etat qu’aux entreprises da,ns cette période de crise ? J . L . B : La Chambre de par sa mission et ses attributions ne peut rester inactive face à ces difficultés. C’est ainsi qu’en vue de la fin et de l’après crise nous proposons déjà des solutions qui seront sans doute réaménagées au fil des évènements :
Les mesures à envisager doivent assurer à l’entreprise sa survie par rapport à cette situation de crise , sa compétitivité sur les marchés, un développement constant et soutenu de son activité, la restauration de la confiance entre le secteur privé et l’Etat.
Quelques unes de ces mesures s’énumèrent comme suit :
Une baisse générale de l’impôt par un dégrèvement d’au moins 50% sur certains impôts indirects tels que la patente et l’impôt foncier ; la réduction du niveau de la TVA et un assouplissement des mesures d’encaissement de celles ci ; des mesures de remboursement de TVA pour les entreprises exportatrices de biens et services.
La baisse des charges sociales des entreprises par la réadaptation du SMIG et des lois sociales aux exigences de compétitivité de l’entreprise ;
La mise en place d’un moratoire financier pour les entreprises en cessation d’activités par le gel des engagements financiers auprès des banques ;
Un moratoire en faveur des entreprises sur certains impôts directs ;
La remise en route des couloirs économiques vet la sécurisation avec les forces françaises de sites de production ;
Des conditions de mise en chômage technique adaptées à la situation de crise.
Pour une meilleure compétitivité de l’entreprise, il faudrait en outre, l’octroi de subventions à la production et de prime à l’exportation ; la baisse des coûts de facteurs de production ; l’octroi de prime à l’investissement ; l’instauration de meilleurs rapports de confiance entre l’Etat et le secteur privé par le respect des engagements pris vis à vis du secteur privé et la mise en place de procédures transparentes de recouvrement d’impôts, gaga de crédibilité et de réduction de la fraude.
O . A . E : De la trêve fiscale et des couloirs économiques, il en a été souvent question. Comment se présente concrètement la situation aujourd’hui ? J . L . B : Ce n’est un secret pour personne, que nous avons combattu la pression fiscale durant l’exercice 2001-2002. Comme je l’ai souvent dit, notre qualité de président de la CCI-CI ne peut qu’amplifier ce que la majorité des opérateurs économiques du secteur formel pense, à savoir que la Côte d’Ivoire possède une fiscalité réfractaire au développement. L’investissement et la modernisation, conditions essentielles de la compétitivité de notre économie en sont grandement pénalisés. C’est la raison pour laquelle, dès que la commission technique compétente dans le domaine de la fiscalité sera installée, elle fera des propositions de reforme fiscale globale, de modernisation du C GI afin d’obtenir une fiscalité acceptable. Il est bon de préciser que cette commission sera essentiellement constitué d’opérateurs économiques, élus ou simples ressortissants. Ce sont donc véritablement les opérateurs économiques qui parleront de leur problème, l’analyseront et feront des propositions, par notre voix, aux pouvoirs publics. C’est ainsi que le rôle de la CCI-CI prend tout son sens et que l’institution se fera réellement l’écho des milieux d’affaires.
Concernant les couloirs économiques, je le disais au début de notre entretien, nous sommes dans une économie de guerre. Le pays est de fait coupé en deux et malgré les différents échanges que les opérateurs économiques ont eu via leurs représentants professionnels et la chambre de commerce, avec l’armée ivoirienne et l’armée française, vecteur d’informations de la zone rebelle, il n’a pas été possible de poursuivre la mise en place de ces couloirs, qui pourtant avaient bien démarré. Nous poursuivons nos négociations sans pouvoir assurer nos ressortissants d’un dénouement rapide de la situation.
O . A . E : Quels sont les rapports entre la CCI et la Chambre consulaire régionale ? J . L . B : A notre arrivée à la présidence de la CCI nous avons constaté que ce n’était pas seulement avec la Chambre consulaire régionale que les rapports étaient faibles, mais avec la quasi totalité des structures normalement partenaires de notre institution.
La Direction générale a donc réalisé un gros travail de recensement de toutes ces structures, organisations , associations et autres organes partenaires, détaillant le type de liens et d’objectifs à atteindre avec ces partenaires, afin de nous permettre de renouer professionnellement avec eux.
C’est ainsi que courant février nous seront à Bamako, avec nos collègues des Chambres de commerce et d’industrie de la sous région, pour réactiver la Chambre consulaire régionale.
O . A . E : Le financement du fonctionnement de la Chambre a souvent posé problème d’autant que les centimes additionnels se réduisent comme peau de chagrin. Comment comptez vous y remédier ? J . L . B : Le financement du fonctionnement de la Chambre n’aurait pas dû poser problème . Je vous l’ai dit précédemment, l’originalité de notre mandat sera de rentabiliser ses actions et produire des ressources et des richesses. Ce sont ces produits qui devront faire tourner la machine. Si cela est possible en Europe, cela doit être possible dans nos pays en voie de développement. Nous ne devons plus continuer à tendre la main. Nous devons, comme une entreprise privée monnayer nos compétences et notre expertise sans pour cela ne pas bénéficier des subventions d’équilibre, qui non seulement ne sont pas totalement adaptées à la situation budgétaire de la Chambre, mais en plus grève le budget de l’Etat. Le terme de subvention n’est d’ailleurs pas exact. Autrement il serait souhaitable d’abroger le décret du 20/12/98 qui supprime les centimes additionnels, de recourir à nouveau à ces centimes en trouvant une nouvelle base d’imposition qui s’appliquerait aux personnes physiques et morales exerçant à titre habituelle une activité professionnelle. Ces centimes additionnels pourraient peu être être assis sur les patentes, dont le mécanisme de fonctionnement s’apparente à celui de la taxe professionnelle en France et concerner toutes les branches et les catégories membres de la CCI-CI.
O . A . E : De votre groupe à la Chambre, les réalités sont bien différentes.
Qu’est-ce qui vous a motivé ? En d’autres termes, qu’est-ce qui fait courir Billon fils ? J . L . B : Tout simplement la critique que mes pairs faisaient de la Chambre et que j’estimais justifiée. C’est ce vide qui m’a poussé à participer aux élections et à me présenter. En tant qu’opérateur économique , j’ai souvent constaté qu’il n’existait aucun recours fiable devant la machine de l’Etat ou lors du règlement d’un litige avec d’autres opérateurs économiques. J’ai voulu que cela change. Les choses changeront car mon équipe va travailler d’arrache-pied ; alors les choses changeront plutôt progressivement du fait de la crise, mais elles changeront.