Sans romantisme excessif et avec
une froideur toute technique, la Banque Mondiale vient de projeter les
premières conséquences sur les pays pauvres, de la recession
économique qui sinstalle dans les pays riches, depuis les
événements survenus en septembre 2001 aux Etats-Unis. Des
millions dindividus, déjà en dessous du seuil de pauvreté,
risquent de dégringoler plus bas encore; des dizaines de milliers
denfants pourraient mourir au cours des deux prochaines années
si la dépression, dont les signes sont déjà visibles,
saccentuait. On pourrait, bien sûr, épiloguer longtemps
sur le sort de ces pauvres que les grandes institutions veulent sauver,
mais quun éternuement de léconomie mondiale
transforme en loqueteux frappés de désespérance absolue.
Mais cette « révélation » des macro-économistes
dit plusieurs choses. Dabord, que le système mondial a bien
un centre actif qui agit très efficacement sur une périphérie
fataliste, en tout cas, soumise. Ceux qui pretendaient donc que lavènement
des réseaux avait déjà supprimé cette hiérarchisation
en seront moins convaincus. Tout comme ceux qui esperaient que, pour les
mêmes raisons, la planète connaitrait un siècle dexpansion
tranquille, sans conflits majeurs. Ensuite, ces projections implacables
posent la question de savoir si les dirigeants des pays pauvres servent
vraiment à quelque chose, dans la mesure où ils ne disposent
daucune marge, daucune autonomie de décision, daucune
capacité de réaction, face à la mort programmée
de leur peuple. La question subsidiaire étant de savoir si, dans
ces conditions, ils ne sont pas à la fois les causes et les conséquences
du marasme économique et social de leurs propres pays.
Habitués à privilégier les causes exogènes
dans lanalyse de leur situation intérieure, les dirigeants
imprévisibles, dont beaucoup ne sont intéressés que
par la conservation de leur pouvoir, trouveront dans les hypothèses
de la Banque Mondiale des alliées sûres pour justifier immobilisme
et incurie. Deux décennies durant, le choc pétrolier a été
lalibi de toutes les impasses, le choc de New-York sera lunique
explication de toutes les difficultés à venir. Or, si de
fait, ces événements ont un impact indéniable sur
tous les pays, ils ont des conséquences tragiques sur les pays
qui nont plus dautre politique que cette forme de mendicité
internationale qui les amène à sous-traiter toutes leurs
responsabilités aux bailleurs de fonds et aux organismes internationaux.
Chaque événement significatif entraine dans les pays où
sont en place des gouvernements ambitieux, ou ayant decomptes à
rendre (ce qui souvent, revient au même), des ajustements qui permettent
damortir les contre-coups. Dautres se contentent de profiter
de la mauvaise conjoncture pour rendre plus illisibles encore leurs politiques
économiques, ou de rendre plus évidente leur absence de
politique. On ne le dit pas assez, mais le manque de détermination
dans la prise en charge des problèmes est une constante dans bien
des pays pauvres. Alors que les plus nantis multiplient les concertations,
anticipent les conséquences sociales, « chevauchent »
les événements, les dirigeants des plus démunis,
entre deux soliloques, nient la réalité quand ils ne lexploitent
pas jusqu à la déraison. Un exemple? Le moindre frémissement
sur le baril du pétrole est repercuté au quadriple; Cest
ainsi également que des politiques fiscales prétendûment
imposées par le FMI sont concoctées alors quelles
nont pour effet que celui dannhiler les moindres initiatives.
Dans ces conditions, il ny a pas daudace à rappeler
cette évidence : Les conséquences de la tragédie
de New-York auront certes des prolongements tout aussi tragiques sur les
pauvres, mais cela ne doit pas occulter le rôle parfois néfaste
de leurs dirigeants, ni exonérer les « fous du libéralisme »
de leur responsabilité dans la fragilisation des pays en développement.